DRAME CHEZ LE KURDE

Bouche-cousue_reference

Stupeur dans la salle : le mec devant moi dans la file vient de vouvoyer le vendeur de grecs. Là. Y a pas cinq secondes.

Une formule un brin trop policée lui a suffi à paralyser l’assistance. Les clients du rade ne bougent plus, comme frappés d’une catatonie subite et foudroyante. Même la friture des plaques chauffantes ne semble plus émettre qu’un lointain crachotement. Seule la pièce de mouton entamée se risque à perturber l’immobilité ambiante de ses rotations cahoteuses, tournant sur sa broche telle une pole-danseuse fatiguée sur sa barre. 

L’auteur de la malheureuse sortie n’est pas aussi téméraire et se mure lui dans un mutisme absolu, tétanisé qu’il est par l’impropriété de ses dernières paroles. Seul un œil entraîné relèverait l’imperceptible battement qui agite sa veine temporale ; laquelle tressaute à présent telle une nymphette libidineuse dont on activerait à distance le plug vibrant qu’elle cache au plus profond d’elle. Tout le monde dans la salle a les yeux braqués sur lui. Plus personne ne s’inquiète de sa commande personnelle. Ni d’ailleurs de l’improbable lenteur avec laquelle les deux gros Kurdes en cuisine se débattent pour aligner correctement deux salades et trois tomates dans leurs galettes. Tous attendons, moi le premier, de voir comment l’impudent va se sortir de cette impasse.

Celui-ci commence d’ailleurs à ressentir qu’il est le centre de toutes les attentions dans la salle exigüe. Bien que gardant une impassibilité honorable, on devine au trépignement refoulé de son pied droit qu’il aimerait être ailleurs en ce moment. Une île déserte à l’autre bout du monde, par exemple. En tout cas un endroit sis à distance raisonnable de toutes formes de vie susceptibles de le confronter à son embarras. Un endroit où même la présence d’une méditerranéenne plantureuse adepte des marathons de suçage de queues y serait de trop tant son désir d’isolement est fort.

Tiens, je me demande ce qu’il se dit, là tout de suite. Probablement se reproche-t-il l’inspiration géniale qui l’a poussé à accélérer la déliquescence de son tube digestif par l’ingestion massive de ripaille orientale avariée. Ou peut-être est-il en train de maudire la connasse bas-de-gamme qui partage sa vie, pour n’avoir su lui préparer les plats délectables qui l’auraient dissuadé d’aller faire bombance chez le premier kébab venu.

Quoiqu’il en soit, le voilà maintenant, prostré. Même de dos, on le devine incapable de décision. En fait, il supplie sans doute son cerveau d’en prendre une à sa place, là. N’importe laquelle : rire de lui-même, partir en courant, se vomir dessus, massacrer les gens présents à la harissa. Mais non, rien. La communication nerveuse est momentanément interrompue, dirait-on. Monsieur le Vouvoyeur est seul. Et c’est donc seul qu’il doit sentir sa dignité et son amour propre l’abandonner telle une femme de footballeur quittant son mari vieillissant le lendemain de son jubilé. Spectacle difficile.

Et ce d’autant que j’imagine à présent qui était ce gars il y a encore quelque secondes. Avant que sa soirée -sa vie ?- ne bascule dans le rectum du Karma. Sans doute, un mec qui depuis son aménagement en centre-ville avait œuvré à se créer une certaine image auprès des commerçants du quartier. Un mec un peu bobo, sûr de lui mais pas agaçant. Aussi à l’aise pour parler grands crus avec le caviste du coin que pour discuter épices avec l’Arabe du bas de l’immeuble. Et tous ces efforts anéantis d’un coup, pour un vouvoiement inapproprié venu de nulle part. Chienne de vie.

Une autre image me vient tout à coup. Si ça se trouve, il focalise sa haine sur sa mère maintenant. Il se dit peut-être que c’est de cette conne que tout est parti. De cette bourgeoise vieille avant l’âge dont il a hérité ce sens exagéré de la politesse. Cette bienséance complètement anachronique qui le place aujourd’hui dans une situation mortifiante. Putain d’parents de merde. Tu parles d’une éducation…

Mais après tout, peut-être n’incrimine-t-il aucunement les siens. Peut-être concentre-t-il son dégoût de l’instant présent sur une toute autre personne. La vraie source du problème : le vendeur de grecs lui-même. Ce sale Kurde. Le poison du racisme a peut-être commencé à se distiller dans le sang du Vouvoyeur. Peut-être notre homme se rappelle-t-il les statistiques timides du génocide kurde. Peut-être en veut-il à feu Saddam Hussein d’y être allé petit bras avec ses armes chimiques ? Franchement 185.000 Kurdes… Il ne pouvait pas rajouter un ou deux zéros à ce nombre ? Histoire d’alléger de quelques branches l’arborescence généalogique de la diaspora ? Et ainsi éviter à d’honnêtes citoyens français de se retrouver mals à l’aise dans des rôtisseries orientales 25 ans plus tard ?

Mais voilà que je divague. Encore une fois, je m’embarque dans des supputations ubuesques. C’est une mauvaise manie chez moi. Et puis d’ailleurs, je crois bien que le gars semble recouvrer ses esprits. Oui c’est clair, il va parler maintenant, je le vois humecter ses lèvres, il va…

« Hum… s’cuse, j’voulais dire euh hum… « est-ce-que TU as de la sauce blanche »… « tu », pas « vous »… total respect, hein… tout ça c’est à cause de ma meuf, aussi… c’te pute… l’avait rien préparé à manger ce soir… du coup, obligé de venir ici… pis ma mère aussi… fait bien chier celle-là… l’a formaté mon cerveau… pour que je sois poli… genre en toutes circonstances… ‘fin tu vois… du coup, j’vouvoie mais j’voulais même pas au départ… ‘fin bon quand même… pas une raison pour me fixer comme ça non plus… suis quand même connu ici… j’connais le caviste, l’Arabe de l’épicerie en bas de mon immeuble… pis… suis français, moi… que vous, ‘fin toi, on sait pas trop… j’dis pas que t’as rien à faire ici, hein… ‘fin faut quand même pas pousser non plus, quoi… parce qu’avec le génocide là… les kurdes machin… devriez même pas être en vie normalement donc… profil bas quoi… ‘fin bon… sinon t’as pensé à la sauce blanche ? »

Ce sera chinois, dimanche prochain.

M.J.C.

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