Enter The Moch

Recommandé par les Pompes Funèbres Générales.

Mois : décembre, 2014

AVANT

avant

– C’était mieux avant.

– Mieux avant ? Comment peux-tu dire ça ? « C’était mieux avant », c’est la phrase qui marque le jour de ta reddition. C’est déclarer solennellement au monde que tu ne peux plus supporter son perpétuel renouvellement. C’est admettre que sa surabondance de nouveautés te terrorise et que tu préfères te réfugier dans le confort de tes repères familiers. C’est radoter sur une époque révolue et déformée par la lentille trompeuse de la nostalgie. « C’était mieux avant », c’est renoncer à l’avenir. C’est lui tourner le dos et lui faire croire que ce qu’il a à t’offrir n’est pas assez alléchant. « C’était mieux avant », c’est ne même plus oser vivre l’instant présent de peur qu’il te surprenne. C’est fuir vers ton passé et paradoxalement avancer vers ta tombe.

– C’était mieux avant que j’ai le SIDA.

– Oh. Et tu crois quoi ? Que je vais me mettre à bégayer ? Que je vais me répandre en excuses du genre « Oh merde, j’savais pas ! Vraiment désolé pour toi, mon frère ! » ? Va te faire enculer ! Ce n’était mieux avant pour personne. Et en particulier pour les autres puisque tu trimbalais au bout de ta queue une maladie mortelle dont tu ignorais l’existence. Tu n’as conditionné ni ton hygiène de vie ni tes habitudes sanitaires en fonction d‘une affliction que tes comportements à risque t’ont fait contractée. Tout ça parce que ton arrogance naturelle te poussait à la croire factice ou, à tout le moins, insusceptible de te concerner. Mais ce n’est pas le cas. A l’heure où on parle, une conne se balade sans doute dans la nature avec dans les veines un virus nanoscopique qu’elle a hérité de ton sang malade. Et le compte à rebours a déjà commencé pour elle. Donc non, ce n’était pas mieux avant.

– J’voulais pas dire avant qu’on me la diagnostique, j’voulais dire avant qu’on me le refile.

– Non plus. Avant qu’on te la diagnostique, tu vivais une existence au rabais. Tu étais au ralenti dans tout ce que tu faisais. Tu exploitais dans tes meilleurs jours 20% de tes capacités physiques et cérébrales. Et encore, tu les consacrais à des activités stupides dans lesquelles tu réussissais à être mauvais. Tu étais un gâchis de chair et d’os, distinction infamante que d’ordinaire se disputent suicidaires procrastinateurs et politiciens agoraphobes. Et depuis les résultats, te voilà conscient de l’instantanéité de la vie. Tu sens enfin à quelle vitesse elle file entre tes doigts. Et ça t’effraie. Alors, tu mets ton cœur à vivre chaque instant comme si c’était le dernier. Car chaque seconde passée t’en rapproche effectivement un peu plus. Les saveurs ne t’ont jamais paru si douces, les parfums ne t’ont jamais semblé si intenses. Et tu trouves matière à te plaindre ?

– Tu comprends pas : maintenant je traîne le plus lourd des handicaps sociaux. On pleure sincèrement un cancéreux, on encourage avec chaleur un myopathe mais on ne donne que du bout des doigts à un sidéen. Y a qu’à regarder la télé : les émissions consacrées au SIDA sont les seules qui ressemblent à des funérailles. Les gens parlent lentement, la mine contrite, souvent dans un soupir, de malades qu’ils considèrent déjà morts. On les croirait presque gêner de défendre la cause. J’invente rien : cette maladie est à part, elle paralyse l’amour !

– Eh bien félicitations : tu découvres l’existence selon la perception qu’en ont les personnes minoritaires et ostracisées. Tu vivais engoncé dans une bulle de privilèges dont tu n’avais même pas conscience. L’opulence était un dû, la santé une évidence, le luxe une constante. Ceux qui en étaient dépourvus autour de toi avaient droit à quelques pensées éparses et compatissantes de ta part mais guère plus. Mais cette période est terminée. Tu as recraché le noyau sec d’une vie normale et commences à goûter aux mauvais fruits du sort. Navré que la prise de conscience se fasse dans des circonstances si douloureuses pour toi. Mais plus tôt tu auras intégré l’idée que tu nourriras les vers avant le plus jeune de tes frères, meilleur tu deviendras pour ton entourage. Et pour toi-même. L’exclusion sociale est une vigie implacable qui foudroie et attire à elle les moins prudents et les trop audacieux. Mais tu peux t’en libérer. Et tu peux surtout aider les autres à s’en prémunir.

– Mais comment je vis, moi, avec l’étiquette d’intouchable collée sur le front jusqu’à la fin de mes jours ?

– Tu devrais t’en réjouir. C’est enfin pour toi la possibilité de quitter la masse des anonymes, de quitter ce corps grouillant et indistinct dont on ne perçoit pas l’intérêt. Désormais, tu appartiens à une nouvelle famille sociale. Certes, ce n’est pas la plus réputée mais elle a au moins le mérite de t’arracher à la foule et de te singulariser au sein d’un groupe plus restreint. Ton existence a enfin acquis quelque chose d’attractif. Ce « quelque chose » divisera à coup sûr les gens. Leur opinion de toi sera très grandement impactée par l’annonce de ta maladie mais au moins tu sauras de qui te rapprocher. Ta personnalité aurait pu te faire émerger du lot, elle n’y est pas parvenue. Ta pathologie y parviendra. C’est inévitable.

– Mais ce sera mon étoile jaune ! C’est la mort au bout de la ligne pour moi !                     

– Les Juifs n’ont pas choisi de finir en signaux de fumée dans le ciel de Pologne. On a décidé pour eux. Toi, tu as fait ton choix. Tu as misé ton bien le plus précieux pour une paire de fesses et tu y as laissé une paire d’années. C’est le jeu. Le temps est maintenant venu pour toi de regretter tes erreurs passées avec douleur et dignité. Et quand ce sera fait, tu pourras enfin commencer à vivre. Pleinement. Effrontément. Exagérément même.

– C’est vrai ? Tu penses vraiment ce que tu dis ? Cette maladie donne enfin un sens à ma vie ? Comme une résurrection ?

– Naaan, c’était pour le plaisir de te contredire. Le dass, c’est la hess, mec. Va crever dans ton trou.

 M.J.C.

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Porthos ou les côtés néfastes (et méconnus) du Quart d’heure béarnais.

M.J.C.