Enter The Moch

Recommandé par les Pompes Funèbres Générales.

Mois : janvier, 2015

PÉDAGOGIE

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Leçon du jour : Expliquer la liberté d’expression à une classe de CE1

(Apparemment, ils comprennent vite.)

M.J.C.

ÊTRE OU NE PAS ÊTRE

CHARLIE

Je suis Charlie.

La phrase est partout depuis hier. Télés, journaux, radios, sites web… Sauf à jouir d’une faculté d’abstraction absolue ou d’une acuité audiovisuelle déplorable, impossible de passer à côté.

J’ai pour ma part été hésitant avant de m’approprier cette formule.

Je suis en effet d’un naturel prudent vis-à-vis des aphorismes grandiloquents. En particulier ceux dont on fait, en moins de 24 heures, un cri de ralliement (inter)national.

Pourquoi ?

D’abord, parce que je ne goûte que modérément leur sonorité publicitaire et le matraquage intensif qui les véhicule. Subir une rengaine identique sur tous les médias me pousse davantage à la nausée qu’à la prise de conscience.

Ensuite, parce que je reproche à ces slogans non pas leur pertinence (car tous ou presque ont un fondement honorable) mais leur côté fourre-tout un peu vague dont on peine à délimiter clairement le contour et qui en fait, par conséquent, des cibles de choix en terme de récupérations plus ou moins scandaleuses.

Outre le concept-même de phrase choc qui me hérissait, c’est donc la signification d’ « être Charlie » qui m’indisposait le plus.

Car si Charlie Hebdo m’a souvent ému et diverti, il a également pu me décevoir et me révulser.

Des billets hilarants et justes ont souvent succédé à des caricatures inégales et gratuites. Et inversement. De sorte que, sans même être concerné par la plupart de leurs saillies hebdomadaires, je pouvais aisément compatir avec ceux qui en faisaient directement l’objet et faire mien leur malaise.

Mais dire aujourd’hui « Je suis Charlie », c’est plus subtil.

Être Charlie, c’est aller au-delà des griefs que je pourrais nourrir à titre personnel contre ce journal et reconnaître que sa disparition en constituerait un bien plus grave pour l’intérêt commun.

C’est considérer que laisser aux dessinateurs la liberté de m’insulter est moins attentatoire à mes valeurs que les priver du droit de le faire.

Être Charlie, ce n’est pas cautionner une ligne éditoriale dans son ensemble mais plutôt l’appréhender dans une démarche critique afin de comprendre la genèse de nos opinions divergentes.

C’est préférer entendre des idées, aussi bien pertinentes et éclairées que cruelles et arriérées, plutôt que de les voir réduites au silence par la force des balles et la faiblesse des esprits.

En étant Charlie, j’affirme donc uniquement faire prévaloir la liberté d’expression sur toute autre chose, sans pour autant faire aveuglément allégeance à tout ce qu’a publié le journal depuis sa création. Bien au contraire. Car la soumission absolue et inconditionnelle à des idées, fussent-elles au nom de la laïcité et du devoir de rire de tout, est précisément l’antithèse de ce qu’entend faire naître Charlie Hebdo en chacun de ses lecteurs.

Donc, c’est acté, je suis Charlie.

Mais si j’aborde le problème d’un autre angle, suis-je légitime à me dire « Charlie » ?

Quand ai-je pris la peine de sortir de ma zone de confort pour épauler Charlie dans ces combats lorsque ceux-ci me tenaient à cœur ?

A quel moment de ma vie ai-je affiché un soutien quelconque à ces dessinateurs qui luttent, au prix de leur vie, pour une liberté d’expression que je n’utilise même pas ?

Parce qu’au final, eux seuls sont les véritables têtes brûlées à flirter en permanence avec la limite du moralement acceptable et du déontologiquement condamnable. Pas nous. Pas moi.

Eux seuls s’acharnent à latter les couilles de la bienpensance et de l’intégrisme pour éviter que nous tombions dans un système d’autocensure mentale qui ferait de nous, à terme, des êtres diaphanes dénués de substance et de libre arbitre.

Ils sont une lame très affutée qui chaque semaine vient racler la couche de gras déposée sur nos cerveaux, à la faveur de discours politiques rétrogrades et d’émissions de divertissement bêtifiantes, pour qu’on puisse ensuite continuer de se dire citoyen averti et penseur sans entrave.

Leur tâche est ingrate, dangereuse, complètement dévaluée et paradoxalement garante de la bonne forme de notre démocratie.

Or nous ne leur en sommes pas reconnaissants. A dire vrai, nous n’en avons même pas conscience.

Si l’on m’avait questionné sur l’utilité sociale de Charlie Hebdo la veille du massacre, ma réponse aurait sans doute montré que je n’en saisissais pas la portée. Alors qu’aujourd’hui, la liberté de tout critiquer, y compris avec maladresse, me paraît être une cause nationale, sur laquelle on ne saurait transiger.

A bien y réfléchir, je crois que je ne suis pas encore Charlie. Mais il serait temps que je le devienne.

M.J.C.

MARDI GRAVE

CHARLIE

M.J.C.