EUH…

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Et tu te redis la même chose. « Merde pourquoi j’ai l’impression de rien savoir là-dessus ?… ». Depuis que t’as 10 ans, t’es au courant que ces fils de pute peuvent pas passer un jour sans se mettre sur la gueule. Et pourtant ce matin, lorsqu’une voix monocorde a annoncé à la radio le premier tir de roquette, tu t’es encore retrouvé comme un con. A pas pouvoir émettre une opinion constructive sur le sujet.

« Attends putain, je la connais la situation là-bas ! C’est les autres là, qui… ». Mais vite, tu laisses tomber. Pourquoi faire semblant ? Tu ne sais rien. Tu ne sais jamais rien. T’es toujours le mec qui parle en dernier, une fois que tout le monde a tout dit et que les cendres du débat sont aussi froides qu’un sexe de none sur la banquise.  

Souvent, pour faire ton intéressant, généralement pour capter l’attention d’une gourde que tu ne baiseras que dans ta tête, t’aimes à claironner qu’on mesure la compréhension d’une idée ou d’une situation à l’aisance qu’on a à l’expliquer. Toi, tu viens de trébucher dès la deuxième phrase de ta tentative d’explication. Et tu ne parlais même pas à voix haute, putain !

Mais tu veux que ça change. Parce que merde t’as mûri depuis la dernière intifada ! T’es plus le même ! Disparue, cette grosse larve amorphe qui se faisait un claquage des méninges dès qu’on lui demandait de situer Paris sur la carte ! Maintenant, tu as pour le savoir la soif que ta mère avait pour la semence des marins en rade à Saint Malo.

Attends, y en a qui ont vraiment cru que t’allais laisser des hectolitres de pus remplir les cases vides de ton cerveau sans broncher ? Mais qu’ils déterrent leurs morts, ces cons ! Qu’ils les fourrent jusqu’à les transformer en bilboquet, même ! 

Alors, tu te mets à rechercher ce qui s’écrit sur le Proche Orient. Tu surfes, tu surfes… Au bout de trente minutes de Chatroulette, tu te rappelles que tu cherchais un truc sur la Bande de Gaza au départ. « Sa mère, j’ai dérivé véner là… ». Tu l’as dit, frelo ! Sauf à considérer que le shemale et le raton-laveur qui s’affairent à l’écran sont des allégories de combattants israélo-palestiniens, tu as effectivement pris le large.

Tu essuies donc ta main sur l’accoudoir du fauteuil et un peu merdeux, tu repars en quête. Bingo ! Tu tombes sur un début d’article accrocheur qui a l’air complet et tout. Mais tu t’en désintéresses vite. Il faut à ton intérêt un support plus attrayant. Ton esprit n’est pas une pouf de province qu’on appâte avec des cacahuètes. C’est caviar au minimum. Et là le caviar, c’est certainement pas la masse de mots ennuyeux d’un journaliste-stagiaire pas plus motivé par son taf que tu ne l’es par le tien.

Tu délaisses donc le texte pour l’image. Tu tombes alors sur la vidéo d’un gamin de 12 ans dont le corps est déchiqueté en 12 morceaux de parts égales. « Mmmhhh… 12 et 12… Coïncidence ? Complot Illuminati ? Missile trop calé en maths ? ». Tu abandonnes ces considérations arithmétiques et observe la curieuse guirlande humide et rougeâtre que tressent les viscères du p’tit garçon autour de son corps

Tu bloques. Tu te repasses la vidéo. Pas le début où la journaliste explique la cause des tensions et rappelle que les drones ont frappé une plage uniquement fréquentée par des pêcheurs fatigués et des mômes insouciants. Non, juste la partie où l’image de la caméra semble chavirer. A cause des bousculades d’adultes affolés qui accourent sur le sable cueillir les cadavres fraîchement plantés par Tsahal.

Tu bloques de nouveau. Et te révoltes. « Bordel mais qui a le droit de faire ça ? A un enfant en plus ? Franchement je… ». Les rouages de ton esprit interrompent brusquement leur rotation. Tu viens de réécrire sans le vouloir une chanson de Patrick Bruel. Dans le contexte d’une guerre israélo-arabe. L’ironie de la situation te foudroie ! Au sens propre. Tu tapes le plus gros fou rire que la vie t’ait consenti ces six derniers mois. Tu ne t’interromps que lorsque tu vois une flaque d’urine entacher ton bas-ventre et un nuage de gène embaumer ta conscience.

Bon on s’y remet. Tu rappelles ton cerveau à l’ordre car cette fois-ci tu ne veux plus te disperser. Tu veux te faire un avis sur cette guerre. Et t’as plutôt intérêt à faire vite. Tu viens d’apercevoir du coin de l’œil le générique des Anges de la Télé-réalité commencer et un compte-à-rebours s’est aussitôt déclencher dans ta tête.

Mais tu te fais violence. Tu veux le devenir, ce putain d’adulte ! Et t’as les cartes en main désormais : tu viens de voir la vidéo – que dis-tu – la preuve qu’un camp est à blâmer et l’autre à plaindre.

Alors, phénomène étrange, tu crois entendre la  planète entière en appeler à tes lumières messianiques. Tu la sens se déchirer d’angoisse à l’idée que tu puisses ne pas vouloir partager avec elle ton savoir encyclopédique. Comment alors garder pour toi seul plus longtemps les trésors colossaux de tes réflexions sur le Proche Orient ?

Tu te prépares donc à partir en croisade pour la vérité, aussi serein qu’on peut l’être à l’aube d’une nouvelle charge en terre sainte. Tu choisis ton réseau social favori comme théâtre de tes opérations bellicistes. Ta stratégie : partager la vidéo-révélation de ce matin, agrémentée  d’une condamnation ferme de l’agresseur fortuné et d’une ode lyrique à l’impécunieuse victime.

Mais au moment de presser sur Entrée et d’expédier sur la toile du réseau global ta prose salvatrice, une sensation fulgurante te parcourt. Comme un mélange paradoxal de stabilité et de vertige, d’assurance et d’incertitude. Un peu semblable à ce que tu ressentais quand, en scred, tu posais tes boules sur les enceintes Bose du salon avec les basses au maximum. Ouais, t’as toujours eu des bails bizarres.

Alors, peut-être par acquit de conscience, peut-être par peur du ridicule, tu décides de reprendre tes recherches. Juste 5 minutes. Comme ça. Et après tu publieras ton post. Tu te le promets.

Là, tu tombes sur une nouvelle vidéo.

Cette fois-ci, c’est en France que ça se passe. C’est un adulte que tu vois à l’image. Il n’a pas le corps en lambeaux mais tu le sens mort de l’intérieur. Comme si une affliction sournoise le phagocytait à l’abri des regards, à la manière chevaleresque d’un cancer de l’œsophage.

Tu ne comprends pas au début. Tu as beau intégrer assez vite l’idée qu’une tragédie s’est jouée dans sa synagogue, tu ne parviens pas pour autant à mettre en corrélation sa mine dévastée et les dégâts matériels sans importance infligés au lieu de culte.

Et puis, ça te frappe. Le vieux rabbin à l’écran s’en branle de la porte enfoncée, du chandelier tordu et de l’autel renversé. C’est du matériel, ça se remplace. Non, ce qui le consume, c’est ce qui se cache derrière. Ce que ça lui rappelle. Tu piges alors que le bonhomme craint que l’Histoire se répète et que la Mort étende sur les siens le voile noir de ses faveurs funestes.

Merde. La jolie figure de tes certitudes vient de prendre le gros coup de bite du vilain méchant doute sur la bouche. Tu parles d’un chambardement. Et toi qui étais prêt à prendre fait et cause pour une nouvelle génération de nazillons à la peau brune… « Enculey, je suis duper ! », te dis-tu alors. A raison.

Tu décides donc de remodeler ton message au Web pour prendre en compte cette nouvelle découverte. Faudrait pas non plus qu’un engagement citoyen erroné te fasse perdre la moitié de tes followers.

Mais cette fois-ci, à peine as-tu commencé à taper les premières lignes que déjà tes doigts se crispent. « Mais putain attends, je veux parler sur quoi moi déjà ? Sur Gaza ou sur Barbès ? Et c’est dans quel camp que j’ai choisi de me mettre déjà ? Merde, il dit quoi déjà, le gars de Bonjour Tristesse ? Et  Vice ? Ils disent quoi, Vice ?». Pas besoin d’un GPS pour mesurer combien ton cerveau se barre en couilles à ce moment-là.

« Putain… De retour à la case départ, Babakar. » T’as l’air fin. Et je parle pas de ta vanne volée à Michel Leeb. Dire que tu avais l’intime conviction de pouvoir arbitrer le match Israël-Palestine depuis ton appartement. Sans rater le début du film de 10H. Tu parles ouais ! Autant essayer d’accoupler Zemmour et Diams’s sur le podium d’un meeting Bleu Marine. Ce serait plus simple. Et plus intéressant. Pas forcément plus télégénique mais plus intéressant.

Le constat est donc là, amer comme un préservatif au pamplemousse : toute cette guerre est trop compliquée pour toi. Alors, tu te mets en mode « veille » quelques heures.

Un truc finit par te revenir en mémoire. La dernière fois que tu t’étais penché sur ce conflit,  t’avais fini par troquer brainstorming contre bluntrolling. « Qu’ils aillent tous niquer leur mère… », avais-tu alors conclu désabusé, dans la pénombre troublée de ta chambre, ta silhouette découpée sur le mur à la lueur d’un briquet et de sa flamme dansante.

« Pfff… Qu’ils la niquent cette année aussi… ».

Pas mieux.

 M.J.C.

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